Défi de L'Île de Montréal128 km en patins alignés |
TPS (Tu Patines en Sacrant)
J'ai déménagé au Québec en 2004, et une des premières choses que j'ai vu partout était l'annonce du Défi de l'Île de Montréal. Bien que mon sport préféré soit le cyclisme, et je n'avais presque pas d'expérience du tout en patins, ça me tentait mais le boulot me fait voyager trop en automne, et j'ai pogné une grippe "avionnaire" quelque part, donc l'année 2004 n'a pas été la bonne. L'année suivante je prenais le patinage un peu plus au sérieux, avec un marathon ou deux, et je songeais tout l'été au Défi. Avec le beau temps qu'on avait au début d'octobre, il semblait que tous les 128 km se dérouleraient sans hic. Les amis se moquaient de moi quand j'osais dire ça, en disant que le parcours était deux fois plus difficile que tout le parc linéaire, et que si je n'avais pas encore appris à sacrer, ce serait le jour de le faire!
Et oui plus la date s'approchait, plus la pluie menaçait et je n'avais patiné sous la pluie qu'une seule fois dans la vie (aux 24h) mais faut pas abandonner! C'est pour ça qu'on a inventé le Gore-Tex! Le matin même, je me suis levée de bonne heure, mis toute la tenue de pluie (pantalon en plastique, imperméable, couvre-bottines, couvre-casque avec bec de canard) et patiné de chez moi (à Verdun, certes) au départ. Tout le monde était là pas question de lâcher! J'avais une couple d'amis avec qui on pensait faire un petit peloton, et le départ ne semblait pas si affreux.
Mais attends! On est tous partis, mais je cherche encore mes pieds! Hé, arrête -- il fait noir! Un gars en costume de poulet me dépassait j'étais perdue enfin, j'ai foncé, le peloton de tête en vue, et j'ai réussi à rester 200 m derrière eux pendant une demi-heure. La chose la plus stupide qu'on puisse faire pendant une course de 7 heures+. En arrivant à Lachine, j'étais brûlée. Je commençais enfin à rattraper des gens, mais peu importe -- je ne pouvais pas les suivre pendant longtemps. C'était comme patiner dans de la mélasse. Un bon groupe de trois m'a laissé, puis un autre couple, puis sont venus quelques patineurs moins organisés auxquels je me suis collée enfin. On a contourné le point, monté la belle 'tite colline, dépassé le Cap St-Jacques (que c'est beau!) et trouvé le Boulevard Gouin. L'asphalte de Pierrefonds ne me dérange pas du tout, le paysage est tellement beau et la mauvaise surface sert à ralentir les autos. Un peu plus tard, quelqu'un dit (en anglais) "Ça fait quarante" et je me suis dit "QUARANTE? C'est tout, je lâche!" et il m'a fallu une bonne minute pour me rendre compte que c'était un Américain, et que quarante miles faisait la moitié du parcours.
Un peu plus tard, et j'étais au bout du rouleau. Pas brûlée, juste morte. J'ai dit adieu au petit peloton et je me suis assise dans l'herbe mouillée (merci, Gore-Tex). Il était 9h16, un chiffre dont je me souviendrai toujours. J'ai enlevé le patin gauche, dont le chassis semblait être transformé en couteau qui coupait d'au-dessous de la bottine. Je bouffais, je me massais le pied, et je lorgnais les autobus. Je pourrais rentrer à Henri-Bourrassa, prendre le métro, revenir à la ligne du départ pour féliciter les plus téméraires -- mais non. Je pensais à mon amie, qui l'avait fait à l'âge de 17 ans, bien que ça lui ait pris 11 h, et je me traitais de lâche. "J'étais mouillée et j'avais un peu mal au pied", ce n'est pas des excuses, là! Les PowerGels aidant, je me suis remise debout et c'est reparti.
Tout ce temps, je n'avais vu personne. Il semblait qu'entre les pelotons et "le reste du monde" il y a un assez grand écart mais moi je faisais partie désormais au reste du monde, ceux qui patinent seuls, le rythme déterminé par leur force de volonté. Le parcours était beau, quelques flaques mais pas de pluie, et ça avançait. J'ai enfin vu un patineur, qui avait un véhicule de soutien et qui m'a dit "Tu as l'air d'avoir besoin de ça" en me donnant une bouteille de Gatorade jaune. Merci, personne inconnue, c'était la pure vérité et ta gentillesse m'a inspirée à continuer. Encore un contournement de l'île, et les trois quarts sont achevés! Puis le dernier "check-point", les photos gênantes du visage tordu et des cheveux mouillés, bave couleur Gatorade coulant sur le menton...
Mais oui! Le dernier! Virage à gauche, traverser le parc. Moins de 30 à faire. J'avais juste une chose en tête : atteindre la rue Notre-Dame pour en finir avec. Je ne souffrais plus, mais j'allais lentement, et les kilomètres s'écoulaient un par un. Enfin, la construction. Moins pire que les souvenirs du tour d'essai (parce qu'on allait plus vite l'autre fois, plus difficile à freiner!) mais quelques patineurs m'ont attrapée pendant une deuxième pause-bouffe. Puis le petit pont du Vieux et ouah! La GROSSE PLUIE qui commençait. Ceux qui avaient fini en moins que 7h avaient manqué ça! Qui plus est, j'avais été si arrogante dans mon statut de "patineuse locale" que j'avais présumé qu'on suivrait la piste cyclable du Canal Lachine oups! Suivre les patineurs on empruntait la rue Wellington, qui était presque submergée. J'étais si crevée à ce moment que je marmonnais "Pourquoi, pourquoi" plusieurs fois sans comprendre où j'étais. Des traces profondes de roues de patins marquaient la boue au bord de la route, témoignant sans doute de la confusion des autres avant moi (Pourquoi alors on ne suit pas le Canal Lachine?) Je souhaitais que l'eau sur la rue Wellington soit juste un peu plus profonde, pour que je puisse nager plutôt que faire toujours des poussées de patins infructueuses.
Enfin, le rouge du Canadian Tire est apparu à travers le brouillard. Les plus grosses flaques se trouvaient au dernier kilomètre, mais elles étaient tel un baptême béni, car la ligne s'approchait. J'ai dépassé la ligne, trop épuisée de la reconnaître, et sais-tu que ça descend un peu après? Eh oui. Me retourner était pénible, et freiner, oublie ça!
Et ça y est, mon premier Défi, en 7h42. Je n'ai souffert ni de faim, ni de soif, ni de froid, ni d'ampoules. Et je n'ai même pas sacré, toutefois j'ai trouvé qu'un cri de cochon étripé aide beaucoup le mal aux pieds (c'est mieux que l'aspirine). Mais j'ai bel et bien souffert, et j'ai hâte de le faire en 2006! Deux fois 3h16 = 6h32, même si on additionne une demi-heure pour la rue Notre-Dame ça fait 7h qui est le but pour la prochaine fois!
Merci aux organisateurs (qui gardent toujours mon T-shirt que j'ai égaré au départ), aux amis de Roller-Montréal pour l'inspiration, aux bénévoles qui souriaient aux check-points et donnaient de l'eau, et aux patineurs qui aiment souffrir autant que moi. C'est avec tristesse que je remarque la disparition des "Ultra-marathons" aux É-U, et j'espère que celui-ci va avoir lieu pour très longtemps. Un de ces jours, on aura même du nouveau béton près de la rue Notre-Dame!
Jay Nadeau